Les enfants et le mal

24/01/2014

Vendredi 24 janvier à la Maison de la recherche, une journée d’études sur l’énigme du mal en littérature jeunesse a rassemblé les chercheures spécialistes de cette question.

Intitulée « L’amour est plus froid que la mort… : L’énigme du mal en littérature de jeunesse Â», cette journée d’études était organisée par Isabelle-Rachel Casta, professeure de littérature française et chercheure dans l’équipe « Centre Robinson Â» du laboratoire « Textes et cultures Â». A travers l’étude d’œuvres particulières, elle a permis d’aborder les différentes facettes que peut revêtir le mal, dans les contes traditionnels, la littérature de l’imaginaire ou encore les romans de Stephen King, qui ont d’ailleurs souvent des personnages enfantins.

 

Quand le mal prend le visage de l’enfant disparu

Chantal Lapeyre-Desmaisons (à gauche) et Bochra Charnay.

Première des sept intervenantes, Chantal Lapeyre-Desmaison, professeure de littérature française à l’Université d’Artois, a présenté une étude sur le roman L’Enfant volé, de Ian McEwan, publié en 1987. « L’œuvre de McEwan explore les puissances du mal contemporain à travers l’histoire de ses personnages Â», a-t-elle rappelé. Dans ce roman, une enfant de trois ans disparaît subitement à la caisse d’un supermarché, alors que son père l’avait emmenée avec lui faire les courses. Ses parents n’auront jamais d’explication sur cette perte irrémédiable.

« Avec ce rapt devant son père, l’enfant devient la proie du mal, qui fait voler les faux-semblants et fait surgir la lumière de la lucidité sur la réalité du monde. C’est une disparition pure, sans retrouvailles, et les parents se séparent ensuite : le mal prend ainsi le visage même de l’enfant pour eux Â», constate la chercheure.

Auteur de littérature jeunesse, le père fait partie d’une commission pédagogique chargée d’écrire un manuel scolaire. L’enfance et le mal y sont considérés comme des dysfonctionnements : « Profondément égoïstes, les enfants sont vus comme une maladie. L’éducation a pour fonction de corriger le désordre, le mal inhérent à l’enfance Â». Vue comme un des visages du mal, l’enfance doit donc être volée par les adultes : « Le rapt d’enfance est un impératif pour survivre Â».

 

La rédemption en rachetant les péchés des autres

Bochra Charnay, docteur en littérature et professeur de lettres modernes à l’IUT de Lens, a ensuite pris la parole pour évoquer « Le conte traditionnel : par-delà le Bien et le Mal Â», en s’attardant plus particulièrement sur Le Filleul, une légende populaire écrite par Léon Tolstoï en 1886. Dans ce conte, l’origine du mal vient de la nature humaine : le héros, qui a cru bien agir sans penser aux conséquences, est condamné par son parrain (le Diable lui-même dans les versions traditionnelles) à faire un acte d’expiation, en rachetant pendant 30 ans les péchés du brigand qui a voulu tuer sa mère.

Comme dans les contes religieux français, l’objectif est de « montrer que seul Dieu est le juge des Hommes, mais qu’une rédemption est toujours possible Â». Le récit du parcours du filleul, « qui tente d’éliminer le mal en partant à sa poursuite et en tentant de racheter les péchés des autres Â», revêt également une dimension christique.

 

La sorcière de Narnia, figure archétypale du Mal

Un messianisme et des thèmes chrétiens que l’on retrouve également dans les Chroniques de Narnia, de C.S. Lewis, dont Anne-Frédérique Caballero, docteur en langue, littérature et civilisation des pays anglophones à l’Université Picardie Jules Verne, est une des spécialistes. Intitulée « Le diable s’habille en blanc : la sorcière dans L’Armoire magique Â», son intervention a porté sur la sorcière blanche, figure archétypale du Mal dans le premier tome publié en 1950, face au lion christique Aslan. Son règne de terreur, avec une police secrète, un réseau d’espions et l’interdiction de fêter Noël, s’étend sur un univers froid et corrompu, dans un hiver sans fin à cause d’un sort qu’elle a lancé.

« C’est une vision augustinienne du mal, considéré comme l’absence de bien Â», constate la chercheure. Absence de couleur, de vérité et même de nom pour la sorcière : le lecteur n’apprendra en effet qu’elle s’appelle « Jadis Â» que dans Le neveu du magicien, paru en 1955, qui évoque son passé. Froide, sévère et tentatrice, la sorcière blanche « est incapable d’amour et de générosité Â», et ses actes sont uniquement guidés par sa soif du pouvoir et son égocentrisme, « fruit de l’orgueil, le pire de tous les vices pour Lewis, la cause du péché originel d’Adam et Eve Â».

 

Un besoin de perte des « bons Â»

Isabelle-Rachel Casta a ensuite évoqué la question de l’enfance et du mal dans l’œuvre de Stephen King, où prédominent les personnages enfantins et adolescents. « Les enfants sont souvent les valets des bourreaux chez King Â», remarque la chercheure, tandis que « les affreux sont d’abord malheureux avant d’être maltraitants Â». Même si pour l’auteur, les êtres humains ont tous une part de Dieu et du Diable en eux, pour certains de ses personnages, aucune rédemption n’est pourtant possible. C’est le cas par exemple de Todd Bowden, un jeune Américain de 13 ans qui rencontre un ancien nazi et devient pire encore que lui, dans Un élève doué, une nouvelle du recueil Différentes saisons paru en 1982.

Dans le roman Ça, publié en 1986, des enfants considérés comme des « ratés Â» pour la société vont pourtant devenir les champions du Bien en parvenant à vaincre 30 ans plus tard une créature extraterrestre protéiforme, après une nouvelle série de meurtres d’enfants dans la ville de Derry. Dans le scénario de La Tempête du siècle, une mini-série diffusée en 1999, le shérif est forcé de donner son fils à un démon pour la survie de la communauté sur l’île de Little Tall. Quand il le revoit des années plus tard, il ne le reconnaît pas et le Mal l’a finalement emporté : « C’est une littérature de l’irrévocable, tout le monde n’est pas sauvé, il y a un besoin de perte des "bons" », résume la chercheure.

 

Science-fiction et fantasy chrétiennes

Sophie Dillinger (à gauche) et Suzanne Bray.

Suzanne Bray, professeur de littérature et civilisation britanniques à l’Institut Catholique de Lille, a ensuite présenté une communication sur le Mal et la façon de le vaincre dans la Trilogie du Vent de Madeleine L’Engle, des livres américains de science-fiction pour adolescents publiés en 1962, 1973 et 1978, plutôt méconnus en France. Tout comme chez C.S. Lewis, ce récit d’une lutte cosmique entre le Bien et le Mal peut aussi se lire de façon biblique, où la prière, le sens du sacrifice et surtout la puissance de l’amour, sont les seules armes de l’héroïne pour triompher du Mal.

Sophie Dillinger, professeur d'anglais au lycée Jean Bart de Dunkerque, s’est ensuite penchée sur les contes de jeunesse du pasteur calviniste Georges McDonald (1824-1905), un auteur écossais dont l’œuvre, également méconnue en France, a pourtant inspiré, entre autres, J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis. Dans ces contes de « fantasy chrétienne Â», l’autosuffisance et l’orgueil sont la source du Mal, mais l’amour, l’émerveillement et l’humilité peuvent transformer les personnages les plus mauvais pour qu’ils se mettent au service du Bien. En mêlant les langages de la féérie et de la foi, ces contes, davantage édifiants que moralisants, « laissent les clés d’interprétation à chaque lecteur, aussi bien enfant qu’adulte, avec pour effet la purgation des passions».

 

L’inquiétante étrangeté de l’enfant précoce

Clémentine Beauvais.

Dernière à intervenir, Clémentine Beauvais, chercheure en littérature jeunesse à l’université de Cambridge, a présenté son travail en cours, dans une communication intitulée « Ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets… ; la malveillance de l’enfance précoce, en littérature de jeunesse Â». Cette figure hautement ambigüe de l’enfant précoce, « inquiétante étrangeté Â» freudienne, éveille en effet à la fois l’admiration et la jalousie des parents, qui aiment le montrer aux autres adultes tout en regrettant qu’il devienne adulte trop vite et perde trop tôt son innocence, son ignorance et sa bienveillance.

Comme Zeus pour Kronos dans la mythologie grecque, l’enfant précoce est d’abord vu comme une menace, car il méprise les autres enfants et n’a plus besoin de respecter les adultes. Dans la série de romans Fantômette, publiée par Georges Chaulet de 1961 à 2011, l’enfant justicier, qui échappe à l’autorité de ses parents et méprise la police, va jusqu’à montrer « l’inutilité de l’adulte, qui vit au côté de ceux qui le remplacent déjà Â». S’interrogeant sur sa maturité sexuelle, les adultes soupçonnent également dans l’enfant précoce une violence contenue et un manque d’empathie. Pour la jeune chercheure, « cet inconfort de l’adulte vient de cette figure fascinante qu’il idolâtre et détruit, car elle lui rappelle trop sa mortalité prochaine Â».

 

 


 

Les actes de cette journée d’étude seront publiés dans les Cahiers Robinson du 2nd semestre 2015.

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